Société des Amis de la Bibliothèque Forney




SOUVENIRS EN VRAC...


par Claudine CHEVREL


Article de Claudine Chevrel, (Conservateur en Chef à la Bibliothèque Forney), paru dans la revue SABF (Sté des Amis de la Bibibliothèque Forney) 2013 - Bulletin n° 196



Après avoir assuré l'edition de plus d'une centaine de Bulletins de la Société des Amis de la Bibliothèque Forney, voilà que l'heure de la retraite a sonné pour moi. Pour rédiger les articles, j'aurai visité moult musées, rencontré des artistes tous plus passionnants les uns que les autres, et lu de nombreux ouvrages pour mieux les résumer et vous inviter à les découvrir. Je tiens à remercier tous ceux qui ont renouvelé fidèlement leur cotisation année après année, et qui m'ont adressé leurs remarques au sujet de plusieurs articles. Cest, sans doute, le dernier bulletin qui paraîtra sous cette forme car les temps changent. Un comité éditorial va se réunir pour élaborer une formule plus souple, plus réactive, la version "tout papier" étant désormais trop lourde et trop onéreuse. Bonjour la newsletter, ou toute autre forme électronique, qui permettra une plus grande implication des lecteurs.

Pendant de nombreuses années, en tant que conservateur chargée de l'action culturelle, j'aurai organisé ou accueilli de nombreuses expositions. Il m'en reste de pittoresques souvenirs, que je vous invite à partager :

- Avoir aidé un artiste hawaïen fort en colère à dégager un de ses batiks coincés dans une des fenêtres étroites de l'Hôtel de Sens, au travers de laquelle il essayait (disait-il) de jeter son œuvre à la Seine. Il protestait contre la couleur des murs des salles d'exposition, qu'il avait demandée "jaune safran" car il venait de se convertir au bouddhisme. Il est vrai que les murs étaient plutôt jaune d'œuf que safran, mais lui était encore bien loin de la sagesse bouddhique !

- Avoir persuadé les visiteurs qu'il était tout à fait normal de voir ce même artiste faire le poirier dans les salles pour mieux méditer, et avoir aussi dissuadé régulièrement deux sympathiques clochards de se vautrer sur le water-bed rond installé au milieu des œuvres. C'était alors la mode des "lits à eaux" et l'entrée aux expositions était encore gratuite, ce qui explique la constance un peu gênante des deux fidèles visiteurs. Malheureusement, le water bed fuyait et en dépit des rustines, j'ai passé de passionnantes minutes à passer la serpillère pour éviter l'inondation. En contrepartie, l'artiste avait fait livrer d'Hawaï de superbes orchidées (fleurs alors très rares) qu'il offrit avec beaucoup d'élégance aux invitées le jour de l'inauguration.

- Avoir appris à fabriquer du papier à la cuve (comme au Moyen-Âge), et à imprimer des lithographies, pour assurer des démonstrations lors d'une exposition sur le livre, quand les professionnels étaient absents. Là encore, l'eau nous a joué des tours, puisque celle présente dans la cuve pleine de chiffons lacérés dégageait une odeur nauséabonde au bout de quelques jours et qu'il fallait la vider régulièrement, ce qui demandait pas mal de muscles...

- Avoir aidé des Lithuaniens qui voulaient visiter Pigalle à semer des anges gardiens un peu trop présents, à une époque où le rideau de fer existait encore.

- Avoir eu le privilège d'être la seule à faire fonctionner de précieux automates sous le regard angoissé puis confiant de la collectionneuse qui nous les avait confiés lors d'une exposition sur l'illusionnisme. Les plumes d'un paon qui faisait la roue se coinçaient dans le mécanisme et j'étais devenue très experte dans le maniement de la pince à épiler pour les libérer. Mes collègues s'amusaient beaucoup à me voir allumer une cigarette (je ne fume pas !) pour la mettre dans la bouche d'un "nègre fumeur", ce qui me faisait tousser, tousser... À la suite d'un pari, j'aurai aussi servi de partenaire à un magicien lors d'un numéro de lévitation (mes cheveux, très longs alors, n'avaient pas facilité la manœuvre) et appris des tas de trucs (que j'ai promis de ne pas dévoiler). J'aurai aussi projeté des films de Méliès qui se cassaient régulièrement, que je recollais en grattant à chaque fois une image que je gardais précieusement dans une grosse boîte d'allumettes, remise à la fin de l'exposition à la fille du réalisateur.

- Avoir appris (théoriquement car je n'ai eu le courage de passer à l'action) à cracher le feu lors d'une fête médiévale donnée à cette occasion, et avoir aussi surveillé un ours (du plus loin possible) dont le dompteur avait accroché la chaîne après une porte, pour mieux profiter du somptueux buffet. Mais la bête se sentait seule et supportait mal la foule et le bruit.

- Avoir embrassé la marionnette Casimir (héros de mon enfance) lors d'une exposition sur les marionnettes et rencontré son créateur (qui était dedans !) avec plaisir car c'était un homme délicieux. Il en a profité pour me demander d'assurer la régie son et lumière lors d'un spectacle qui avait lieu deux fois par jour, mais les spectateurs étaient si nombreux qu'ils arrachaient les fils des appareils... et que rien me fonctionnait au moment désiré. Mais, bon, on a bien ri !

- Avoir assisté à l'inauguration d'une exposition sur la mode (où se pressaient pas mal de gens très chics) au cours de laquelle les électriciens appelés en urgence pour réparer les rampes électriques défaillantes (problème récurrent !) ont installé leur escabeau devant le grand couturier qui lisait son discours et ont procédé à la réparation sans avoir vraiment conscience de déranger.

- Etre ressorti du musée du Petit Palais avec un tableau de Gauguin (de jeunesse, mais tout de même) sous le bras, juste protégé par un papier bulle. La voiture n'était pas très loin, mais la distance m'a paru longue !

- Avoir présenté l'Hôtel de Sens à madame Farah Diba, alors impératrice d'Iran. Très élégante dans une tenue grège Haute couture, elle marchait en fumant cigarette sur cigarette (dans une bibliothèque !), et secouait les cendres distraitement dans un cendrier que son garde du corps, posté derrière elle, lui glissait sous la main. Vision assez surréaliste ! Le quartier était alors en pleine rénovation avec beaucoup d'immeubles murés. Des policiers étaient postés sur tous les toits autour du bâtiment et des chiens policiers étaient venu renifler jusqu'au fond des caves (à la recherche de bombes ?)

- Avoir attendu plusieurs jours un camion parti de Suède qui transportait une exposition sur la tapisserie brodée, et qui s'était perdu quelque part en Allemagne. On n'a jamais su ce qui s'était passé, mais les tentures sont arrivées trempées quand nous les avons déballées. Donc, installation de cordes dans la cour (nous étions en été) sur lesquelles les tentures ont été mises à sécher, comme une lessive multicolore, à la grande joie des touristes. Un bibliothécaire, assis sur une chaise, profitait du soleil en surveillant l'ensemble. Ce poste était très convoité !

- Avoir accompagné aux urgences de l'Hôtel Dieu un exposant tombé du haut du plus grand escabeau. Bilan : une jambe cassée et des béquilles le jour de l'inauguration.

- Avoir respiré pendant plusieurs semaines l'odeur enivrante des roseaux séchés avec lesquels était fabriquée une grande barque du lac Titicaca présentée lors d'une exposition de vannerie.

- Avoir aidé à transporter des pavés pour constituer le décor de rues anciennes reconstituées pour une exposition sur les vieux outils, et peint de fausses plaques de rues.

- Avoir rempli et vidé régulièrement les coupelles installées dans des vitrines où étaient exposées des reliures anciennes, qui devaient bénéficier d'un taux d'hydratation constant. L'eau encore !

- L'eau toujours ! Pour une exposition sur l'art des jardins, j'étais très fière de mon idée de bassin à la française taillé dans du polyester expansé, qui, bien sûr, a fui et exhalé une mauvaise odeur au bout de quelques jours. D'où Serpillère, renouvellement de l'eau... refrain connu.td>



- Avoir ensoleillé les jours du commissariat du 4e arrondissement en allant déclarer les disparitions successives survenues dans nos expositions, quand elles ne bénéficiaient pas encore de personnel de surveillance. Une vieille paire de bésicles, un rouleau de 4m de soie, un corset de satin noir surpiqué de roses en relief... cela changeait des portefeuilles et des vélomoteurs. Comme m'a dit finement un inspecteur lettré : "Et pas de raton laveur " ?

- Avoir accroché une exposition de textiles avec un couple en instance de divorce qui refusait de travailler dans la même salle et de s'adresser la parole. Ils ne se parlaient que par mon truchement. Très pratique pour décider comment placer les œuvres !

- Avoir essayé une robe portée par Catherine Deneuve dans "Le dernier métro" de François Truffaut, que nous avions empruntée pour l'exposition qui fêtait le centenaire de la fondation de la bibliothèque. J'aurai par la même occasion appris à "mannequiner" sous la houlette d'un conservateur du musée Galliera. Pour habiller un mannequin, on a tout intérêt à enfiler d'abord les manches du vêtement sur les bras dévissés puis à visser les bras au buste, et pas l'inverse. Les mannequins opposent de toute façon une belle résistance passive...

- Avoir aidé à balayer chaque jour la scène installée dans la cour, détrempée par la pluie de juin à Paris (la malédiction de l'eau !) Romeo et Juliette se roulaient sur le sol dans une étreinte torride et il valait mieux que le sol soit sec... Et avoir assisté, impuissante, à la vraie bagarre opposant deux comédiens armés de longs bâtons et qui se détestaient, lors de la répétition (nocturne, bien sûr) de la scène de la rixe entre Montaigu et Capulet. Donc, urgences à l'Hôtel-Dieu (mais sans moi, cette fois). Le lendemain, les deux clans arboraient des loups de velours noirs achetés en urgence pour masquer le pansement du nez cassé de l'un d'entre eux. L'agresseur, lui, avait été congédié et le metteur en scène avait pris sa place.

- Avoir constaté jour après jour la disparition des créneaux sur une maquette en nougatine de l'Hôtel de Sens, réalisée lors d'une exposition sur les métiers de bouche. La nougatine était pourtant couverte de poussière, mais il en faut plus pour décourager les gourmands. Tout le monde sait que l'Hôtel de Sens ne possède pas de créneaux, mais les jeunes apprentis trouvaient cela plus romantique !

- Avoir emprunté des maquettes de décor de théâtre à Jean-Claude Brialy et l'avoir rencontré à cette occasion. Il répétait une pièce de Sacha Guitry et avait sans doute besoin de se changer les idées un moment. Comme il était sur scène, il m'a demandé de l'y rejoindre pour me saluer et devant mon émotion face à la salle vide, m'a dit fort gentiment : "eh bien, récitez quelque chose Par jeu, j'ai commencé le grand monologue de Ruy Blas : Bon appétit, messieurs !" que je connais par coeur, tout comme lui, si bien que nous avons continué jusqu'au bout, en alternance, à deux voix. Un sacré souvenir !

- Avoir scruté, mine de rien, les dos des invités à une inauguration, car les panneaux d'accrochage, d'un rouge flamboyant, étaient loin d'être secs. Le jeu consistait à éloigner les visiteurs des murs, sans trop attirer l'attention

- Avoir grelotté de froid dans la riante zone de dédouanement de l'aéroport du Bourget, toute une nuit, en compagnie d'une consewateur de musée hongroise qui retenait difficilement des larmes d'angoisse. Une ligne, quelque part, n'avait pas été remplie correctement dans les copieuses liasses de papiers administratifs à remplir, et les caisses de l'exposition étaient bloquées, là, sous nos yeux ! Le fax n'existait pas encore, encore moins internet et les téléphones portables, nous faisions la navette jusqu'à une cabine téléphonique, en appelant nos autorités respectives, très mécontentes de travailler aussi tard. Un attaché d'ambassade s'en est mêlé et les caisses sont arrivées à la bibliothèque le lundi matin, pour une inauguration à 17h30. Heureusement que les expositions de photographies s'accrochent vite !

- Avoir aidé un conservateur de la Bibliothèque Nationale à crocheter à l'aide d'une épingle trombone le cadenas de la chaînette qui le reliait à la mallette contenant le manuscrit précieux emprunté pour une exposition sur le livre pour enfants, dont il avait oublié la clé. Ce qui m'a valu de manier (en gants de coton blanc) le manuscrit original du "Petit Prince" de Saint-Exupéry. La vitrine avait droit à une alarme personnalisée... qui se déclenchait dès qu'un visiteur passait à proximité et rendait les gardiens fous.

- Avoir entrelacé des kilomètres de ruban qui figuraient des lacets de corsets dans les structures accueillant des affiches sur l'histoire de la lingerie. L'effet était très évocateur, mais le scénographe avait mal mesuré le temps nécessaire à la manœuvre.

- Avoir appris à rester de marbre quand un participant à une exposition collective menace de décrocher son œuvre parce qu'il ne veut pas qu'elle soit installée à côté d'une autre qui ne lui plaît pas. Ce n'est n'arrivé qu'une seule fois, et l'artiste a ensuite multiplié les efforts pour voir son œuvre réinstallée.

- Avoir dégusté une coupe de champagne, penchée à une fenêtre au sommet de l'escalier à vis, en regardant la cour noire de monde, en compagnie d'une Prix Nobel de la paix guatémaltèque en grande tenue brodée, qui n'avait nul envie d'affronter la foule. Elle préférait regarder les étoiles du ciel parisien, et je n'ai jamais été aussi heureuse de parler espagnol, car c'était une femme merveilleuse, pleine de malice et de bon sens.

- Être devenue experte dans l'art de redresser de minuscules objets et d'ouvrir chaque soir grâce à des ventouses des vitrines scellées, lors d'une mémorable exposition sur les maisons de poupée, qui nous valut de belles files d'attente dans la cour.

- Avoir installé dans la cour de grandes formes de lin blanc évoquant des "nonettes" qui se balançaient lentement au vent. Le lendemain, il avait neigé et l'effet était féérique.

- Avoir accueilli avec force sourires, par la porte de droite, les premiers invités à une inauguration, tandis que les catalogues étaient livrés le plus discrètement possible par la porte de gauche.

- Avoir admiré la lingère de la Comédie Française qui transformait en fraise empesée un tas de chiffon informe, tout en arbitrant entre les visiteurs le difficile débat des avantages comparés de l'empesage à froid ou à chaud, lors d'une exposition sur les fers à repasser.



- Avoir parcouru à grande vitesse les souterrains des réserves du musée du Louvre, très "ligne Maginot", sur une sorte de petit train conduit par un magasinier kamikaze, pour emprunter une mosaïque romaine qui fut bien difficile à trouver dans la semi-obscurité des magasins.

- Avoir soutenu moralement plusieurs collègues transformées en cousettes qui s’étaient portées volontaires pour coudre des molas (textiles d’Amérique latine) sur les fonds de tissu noir des panneaux d’exposition. Le collectionneur n’avait pas trouvé d’autres solutions pour les présenter mais se refusait à mettre la main à la pâte.

- Avoir ouvert des vitrines, à la fin d’une exposition sur un affichiste, et être saisie à la gorge par une odeur âcre de fumée. L’atelier de l’artiste avait brûlé peu de temps avant et plusieurs documents présentaient les traces de cet incendie.

- Avoir poussé un cri d’horreur en constatant le lundi matin d’une inauguration que tous les panneaux et cartels s’étaient décollés pendant le week-end. Nous n’étions que deux pour tout raccrocher, sans être certaines que la catastrophe ne se reproduirait pas. Le soir, avoir été réconfortée par la belle harmonie rouge et noir composée par la foule des invités : il s’agissait d’une exposition sur le Petit Chaperon rouge, et nous avions demandé aux femmes de venir habillées en rouge et aux hommes en noir (comme le loup !). La majorité avait joué le jeu, et tout le monde s’amusait beaucoup...

- Avoir passé de nombreux coups de fil à la voierie de Paris pour emprunter des balais en plastique vert utilisés pour balayer les rues. Les responsables ne comprenaient vraiment pas ce que nous voulions en faire. Une fois les objets accrochés en nombre aux poutres du hall d’entrée des salles d’exposition, au-dessus des visiteurs, ils ont admis que l’effet était très décoratif. Il s’agissait d’une exposition sur l’histoire des brosses : à l’inauguration, des hôtesses à chignon et costume tailleur distribuaient à chaque invité une belle balayette à nettoyer les toilettes, griffée par un grand designer. L’objet, dans un camaïeu de gris, était très esthétique, mais le spectacle restait tout de même très insolite !

- Avoir guetté sur le fax (et de nuit, à cause du décalage horaire) l’arrivée de pages envoyées du Mexique qui contenaient une traduction des plus fantaisistes des textes des panneaux d’exposition. Les avoir renvoyées, corrigées en "bon français" pour les retrouver le lendemain toujours aussi inintelligibles... et ainsi de suite. Avoir aussi appris par la même occasion que "mañana"qui théoriquement signifie "demain" en espagnol, veut plutôt dire "dans une semaine", "dans un mois" ou "jamais" en mexicain.

- Avoir expliqué sans relâche aux vigiles envoyés par une entreprise privée de surveillance et habitués à opérer dans les supermarchés de banlieue, que les espiègles dames âgées qui visitent nos expositions et touchent à tout, devaient être traitées avec ménagement. Ils se relayaient une semaine sur deux et le message avait du mal à passer. Au bout de quinze jours, séduits par le lieu et l’ambiance, ils se disputaient la place, renseignaient les visiteuses avec empressement. L’un d’eux m’a même offert en cadeau d’adieu la photographie de son rottweiler.

- Avoir répandu du sable dans la deuxième salle d’exposition pour figurer une plage et détourné une cabine de plage de Paris-plage, pour une exposition sur les vacances.

- Avoir crapahuté dans les réserves du Muséum d’Histoire naturelle, sous le jardin des Plantes, pour emprunter un coq et un mouton, au milieu de centaines d’animaux naturalisés, dont certains disparus. Puis, même opération dans les réserves du Conservatoire national des Arts et Métiers, pour emprunter des maquettes d’engins agricoles, ce qui nous permit d’admirer des machines tout en bois, verre et cuivre, du 19eme siècle, à la fonction énigmatique.

- Avoir assisté au remontage d’un orgue fonctionnant au gaz, tuyau de verre après tuyau de verre. L’objet faisait rêver les visiteurs par son étrangeté, mais mieux valait ne pas entendre les sons émis.

- M’être déguisée en élégante des années 1890, en doudou antillaise, en chanteuse de café-concert Belle Époque, en petite fille Calor pour les bals costumés organisés dans la grande salle de lecture après de mémorables inaugurations.

- Avoir découragé nombre de touristes qui voulaient louer une chambre à "l’Hôtel" de Sens et lu avec intérêt le CV de plusieurs gouvernantes à la recherche d’un emploi, sans parler du milliardaire(?) américain qui, chéquier en main, s’obstinait à acheter l’ensemble "si bien situé, en plein cœur de Paris, près de la Seine".

- Avoir partagé une soupe à l’oignon avec Gérard Jugnot et l’équipe du film "Pinot, simple flic". Ils tournaient de nuit dans le square devant la bibliothèque, nous agrafions, de nuit, de la moquette noire sur les murs des salles d’exposition. L’ambiance était morose et il tombait des cordes. Voyant de la lumière dans le bâtiment, ils nous ont demandé s’ils pouvaient s’abriter de la pluie dans la cour lors de la pause-soupe : nous voilà donc tous installés devant les bols fumants. Gérard Jugnot, un sac plastique sur la tête pour se protéger de la pluie, restait malgré tout d’une exquise courtoisie !

- Avoir admiré une danseuse de genre "buto" au corps nu talqué de blanc, qui traversait lentement la cour de l’Hôtel de Sens, par une réfrigérante "Nuit blanche" d’octobre, alors que nous grelottions tous dans nos doudounes.

- Mais l’un de mes souvenirs les plus marquants date d’une autre Nuit blanche : profitant des échafaudages enserrant l’Hôtel de Sens, un groupe d’artistes avait élaboré de façon très réaliste un superbe canular . Dépliant et film publicitaire sur internet à l’appui, ils avaient inventé que l’Hôtel de Sens allait être transformé en appartements de luxe futuristes, avec héliport privé au sommet du donjon. De grandes affiches accrochées à la façade détaillaient le projet avec des photographies très alléchantes. Un bureau de vente provisoire avait même été installé dans le square en face du bâtiment et toute une équipe répondait par téléphone aux éventuels acheteurs. Pendant plusieurs jours, j’ai donc fait face à deux types d’interlocuteurs : des personnes très intéressées à l’idée de posséder un si pratique pied-à-terre, et des lecteurs ou de vieux habitants du quartier consternés . Une pétition a même circulé et un célèbre acteur, résident de longue date d’une rue voisine, s’est fendu d’un article indigné dans la presse. Le plus triste étant de penser que, dans le contexte immobilier parisien actuel, un tel projet semblait crédible !

Je souhaite à mon successeur de vivre des heures aussi riches et de rencontrer autant de gens passionnants et passionnés.



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